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Lionel Poggio: du tour du monde au Tortour

Cet article est un complément au dossier « Longues distances » du magazine Vélo Romand n°40 du 12 avril 2016.

Portrait au passage d'un col entre Tucson et San Jose.

Portrait au passage d’un col entre Tucson et San Jose.

Petit, le Valaisan Lionel Poggio, 46 ans cette année, n’aurait manqué une étape du Tour de France pour rien au monde : « Je faisais une crise si je n’avais pas une télé pour voir l’étape du jour, même les étapes de plat  », sourit-il. Il nourrit alors quelques rêves, dont celui de faire le tour du mont Blanc au départ de Martigny, sa ville natale. Un rêve qu’il réalisera bien des années plus tard, d’une seule traite et en un jour à l’été 2015, alors qu’il s’entraîne pour son 2e « Tortour », cette épreuve de 1000 km à travers la Suisse pour quelque 13 000 mètres de dénivelé positif, bien connue outre-Sarine. Il s’y était lancé en solo en 2014 déjà, décrochant une incroyable 5e place alors que, sur plus de 30 partants, seule une douzaine de concurrents franchissaient la ligne d’arrivée à Schaffhouse. Sacré première ! En 2015 il finira encore 5e, et 2e du Championnat de Suisse, cette épreuve faisant office de championnat national « d’ultracycling ».

« J’ai toujours aimé les trucs qui sortent de l’ordinaire  », relève-t-il. Et on n’a pas de peine à le croire. En 2006, alors qu’il en a « un peu marre du boulot  », il prend une année sabbatique pour un réaliser un autre rêve : le tour du monde à vélo. Une boucle de 40 000 kilomètres en 365 jours, du 20 avril 2006 au 19 avril 2007. Pile-poil. « Avec des étapes de 250 à 300 km, soit dix à douze heures de vélo, je me suis rendu compte que j’avais une certaine endurance, c’est ce qui m’a encouragé à m’aligner au départ du Tortour.  »

Sur la route, en Lituanie. Photo Lionel Poggio.

Sur la route, en Lituanie. Photo Lionel Poggio.

Des heures de selle, avec des découvertes et des rencontres incroyables, mais aussi de longs moments de solitude où l’on se découvre soi-même : « On découvre ses limites et surtout qu’elles sont beaucoup plus loin que ce qu’on pense…  » Presque au-delà des rêves, car le petit Lionel Poggio en nourrissait encore un autre : « Gagner le Tour de France. Mais là, ça ne va pas le faire…  » (rires). Entretien.

Un tour du monde, c’est un grand saut dans l’inconnu. Y avait-il un peu d’appréhension au départ ?

Non, pas vraiment. Chaque jour tu fais 100-150 kilomètres sans savoir où tu vas dormir. Les 2-3 premières semaines, tu te fais du souci. Puis au bout d’un moment tu sais que tu vas trouver, quoi qu’il arrive. Quand je suis parti d’ci pour la Russie, on me chambrait en me disant que je n’arriverai jamais jusque là, que je me ferais voler mon vélo, un simple mountain bike, bien avant, en Pologne. En fait, plus j’allais à l’Est, plus les gens étaient sympas. Et dans presque chaque pays, on me disait que le prochain serait dangereux. En Allemagne c’était la Pologne, la Russie, aux Etats-Unis le Mexique. On me prédisait 100 % de chances d’y être kidnappé… Les seuls conseils que j’ai suivis, c’était lorsque les gens originaires d’une certaine ville me la déconseillaient…

Saint-Petersbourg.

Saint-Petersbourg.

Pas de mauvaise surprise, donc ?

Non, je dirais même que les choses les plus intéressantes surviennent quand quelque chose « déraille » un peu. Comme lorsqu’une vis du dérailleur lâche au milieu de la Sibérie, à 500 km de la ville la plus proche… Et là, tu tombes sur deux Russes qui ramènent des voitures japonaises d’occasion de Vladivostok à Moscou, avec une Kalachnikov « pour faire peur aux bandits » sur le siège du passager…

Arrêt dans un petit restaurant entre Saint-Petersbourg et Irkutsk.

Arrêt dans un petit restaurant entre Saint-Petersbourg et Irkutsk.

…Et qui te dépannent ?

Oui. Comme ils sont Russes, ils te disent d’abord qu’ils arrivent à tout réparer, mais doivent renoncer après une heure. Ensuite je leur demande s’ils peuvent me ramener à la ville la plus proche. Pas de problème, et tu t’installes, mets ta ceinture… « Non, non, avec moi tu n’en as pas besoin», lance le chauffeur avant de sortir de la voiture pour dire à son collègue, en riant, que je voulais mettre la ceinture. Après tu passes 24 heures vraiment sympa avec ces deux gars. En Russie, les gens peuvent certes être un peu bourrus, mais s’ils ont décidé de t’aider c’est le programme complet. Et puis le long de la transsibérienne, on est complètement en dehors des circuits touristiques. Il n’y a personne au bord de la route qui attend le cycliste occidental pour le dévaliser… Et les Russes ont un grand respect pour la performance sportive. Un jour un type m’a vu passer dans un village et a fait 100 km pour me rattraper, me donner une bouteille de coca, me toucher la main et me dire qu’il faisait aussi du vélo. Deux minutes plus tard, il était reparti dans l’autre sens…

Un dérailleur qui lâche ici et c'est vite la galère...

Un dérailleur qui lâche ici et c’est vite la galère…

Comme souvent, ce serait donc une erreur que de se fier aux apparences ?

Absolument. Un autre jour, toujours en Russie, j’avais croisé un Suisse avec qui j’avais passé la journée. Nous nous étions arrêtés dans un petit bled, avec bistrot un peu glauque, dans lequel nous hésitions à rentrer. Le patron, pas très sympa à première vue, nous demande assez sèchement ce qu’on veut manger. On lui commande la spécialité locale et il nous indique une table, où il nous rejoint un peu plus tard. Il nous explique qu’il était aussi sportif, lutteur. C’était un peu le patron du village… Au moment de payer l’addition, il nous dit qu’il n’y a rien à payer. « J’ai aussi été sportif, vous ne payez pas, mais vous signez mon livre d’or.» Ce respect, c’était dingue, et dire que nous avions hésité à entrer dans ce bistrot. Nous avions bien attaché nos vélos devant la porte, mais s’il y a un endroit où ils étaient en sécurité, c’était bien là. Personne n’aurait osé piquer les vélos des invités du chef…

En Alaska, à l'approche du Canad.a

En Alaska, à l’approche du Canada.

Petit bled, grande sécurité…

C’est souvent comme ça. Tant que c’est petit et que tout le monde se connaît, c’est très sûr. Dans les plus grandes villes, au Mexique, au Guatemala, ou même à Zurich, c’est autre chose. D’ailleurs, le seul endroit où on a essayé de me voler mon vélo c’était au Canada. Sinon, un tour du monde est quelque chose d’incroyable. Et à vélo on découvre davantage de choses. L’environnement, les gens… Tu rencontres vingt fois plus de gens qu’au boulot, même si ça reste souvent court et superficiel. Mais tu croises aussi des gens qui ne te connaissent pas et qui s’ouvrent plus facilement à toi. Et tu découvre beaucoup de choses sur toi aussi, tu reviens plus confiant dans tes capacités.

Dans les roches rouges de l'Utah.

Dans les roches rouges de l’Utah.

Comme pour se lancer sur le Tortour ?

Oui. En rentrant de mon tour du monde, j’ai continué en faisant quelques courses, comme le Grand Raid. Mais si je suis assez bon en montée, je suis trop prudent en descente. Et ces départs en masse, cela ne me va pas trop… C’est pourquoi le Tortour m’a intéressé, même si la première fois que j’en ai entendu parler je me suis dit que c’était pour des fous. Un ami m’a dit que c’était un truc pour moi et en y repensant, je me suis dit que ce serait intéressant d’essayer. Je m’y suis donc lancé en 2014…

Une ligne droite interminable en Amérique du Sud.

Une ligne droite interminable en Amérique du Sud.

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